Noëls nouveaux
Noëls nouveaux
NOËLS NOUVEAUX1
O messager fidele
Qui revient de la cour,
Apprends nous des nouvelles,
Qu’y fait en chaque jour.
Chacun à l’ordinaire
Y passe mal son temps,
Les Gens du ministere
Y sont les seuls contens.
Que fait le grand Alcandre [Louis XIV]
Au milieu de la Paix ?
N’a-t-il plus de Cœur tendre ?
N’aimera-t-il jamais ?
L’on ne sçait plus qu’en dire,
Ou l’on n’ose en parler :
Si ce grand Cœur soupire,
Il sçait dissimuler.
Est-il vray, qu’il s’ennuie
Par tout hors en un lieu ?
Qu’il y passe sa vie
Sans chercher le milieu ? [Maintenon]
Si nous en voulons croire,
Au moins ce qu’on en dit,
Il y fait son histoire
Mais sa plume est son V…
Sa superbe maîtresse
En est-elle d’accord ?
Voit-elle avec tristesse
La rigueur de son sort ? [Montespan]
L’on dit qu’elle en murmure,
Et que sans ses enfans
Elle fairoit figure
Avec les mécontens.
Que fait dans son bel age,
Monseigneur le Dauphin ?
Est-il toujours si sage ?
Va-t-il son mesme train ?
Il n’aime que la chasse,
Cela lui couste peu,
Quand ce plaisir le lasse,
Il revient à son feu.
Madame la Dauphine
A-t-elle du pouvoir,
Comme l’on s’imagine,
Qu’elle en devroit avoir ?
Son pouvoir se publie ;
mais l’on s’apperçoit bien
que sans la Comedie
elle ne pourroit rien.
La divine Princesse,
La charmante Conti
a-t-elle la tendresse
Toujours de son Parti ?
Elle en a de son Pere,
Et peu de son Epoux,
Mais pour Monsieur son Frere
Il en a pour eux tous.
La Princessse de Nantes
Fait-elle du fracas ? [Fille de Mme de Montespan et du Roi]
Est-elle bien contente
De ses tendres appas ?
Elle a sujet de l’estre,
Si le Duc de Bourbon [Petit-fils du prince de Condé]
Qui commence à paroistre
Luy fait changer de Nom.
Du Colonel des Suisses
Ne nous direz vous rien ?
Fait-il ses exercices ?
Y réussit-il bien ?
Il a beaucoup d’adresse,
Grand esprit et grand cœur,
Fierté, beauté, jeunesse
Et de la belle humeur.
Que fait on chez les Dames
Dans ce charmant séjour ? [Sur les Dames en général]
Le commerce des Flammes
Y regne-t-il toujours ?
Les amans sans ressource
Font voir pour leur malheur
Peu d’argent dans leur bourse,
Peu d’amour dans le cœur.
Des Dames renommés
Ne dit-on que cela ? [D’Olonne, Mecklebourg, De Fiesque]
Sont-elles reformees ?
Ont elles dit hola…
Chez les avanturieres
L’Amour regne toujours,
Ainsi que les Rivieres
Celles la vont le cours.
En est-il d’assez fieres
Pour se faire prier ?
D’autres assez severes
Pour ne rien octroier ?
Dans toutes les ruelles
De différens estats
L’on a vu les plus belles
Faire le premier pas ?
Comment font les Coquettes
Qui n’ont point d’agrement ?
Et qui comme allumettes
Brulent pour un Amant ?
Dans le siecle où nous sommes
Chacun est indigent,
Elles trouvent des Hommes
Quand elles ont d’argent2 .
- 1Courtil de Cendrars, Les intrigues amoureuses de la cour de France A Cologne, chez Pierre Bernard, s.d. [Une réunion de francs débauchés, se désignant sous le titre de la « Caballe » fait la fête chez le duc de la Ferté] On n’eut garde d’épargner là le prochain, après avoir médit de tous les bons de la Cour, de Termes dit, que comme Noël approchoit il falloit faire des paroles, qu’on pût chanter au lieu de Noëls. On trouva sa pensée fort juste & comme l’on sçavoit, qu’il se méloit de faire des Vers, on luy donna de l’ancre, du papier, & une plume pour voir, comme il s’en acquitteroit. Son dessein estoit de travailler sur eux mesmes, sur leurs femmes, & sur toutes celles qui faisoient parler d’elles. Mais restant enore un peu de jugement à Rocquelaure il luy dit, qu’il n’estoit pas de bon sens d’appréter aux autres matière pour rire à leurs dépens, & que d’ailleurs il alloit entreprendre une chose impossible, le nombre en estant trop grand. Il se rendit à de si bonnes raisons, & changeant ainsy de pensée, il resolut de faire quelque chose sur la Maison Roiale. Rocquelaure sçachant son dessein, l’approuva, moiennant que son stile ne fut pas trop pesté, car il le fit ressouvenir, que le Roy n’amoit pas les Railleurs, & qu’il estoit bien aise de ne se point faire d’affaire. Cela fut cause, que de Termes, qui avoit déjà fort bien débuté, raya ce qu’il avoit écrit, & il mit à la place les Noëls que voicy. (148-149)
- 2De Termes ayant fait ce que vous venez de lire, il y en eut, qui le trouverent bien, d’autres mal, disant, que cela estoit trop serieux. Il répondit, qu’on ne s’en prit pas à luy, mais à Rocquelaure, qui avoit voulu, comme ils sçavoient, qu’il fit quelque chose de moins libre que ce qu’il avoit envie de faire. La Ferté dit que Rocquelaure estoit une beste, c’est pourquoy il jura, qu’il ne chanteroit que les couplets de la princesse de Conti et de Madame de Maintenon. Chacun sçavoit aussy bien que luy que c’estoit les meilleurs, mais on commença à entonner depuis le premier jusques au dernier, & il fut obligé de faire comme les autres. On eut bientost appris par cœur ces Noëls nouveaux & ils coururent bientost dans les meilleures compagnies. (153) [Le prince de Condé en entend parler, veut les entendre] ) On le regala de celle-là, dont on avoit supprimé néanmoins l’article de la Princesse de Conti. Il demanda à celui qui lui faisoit ce present d’où vient que le Duc d’Orleans, luy, son fils, le Prince de Conti, & le prince de la Roche-sur-Yon n’y estoient pas ? à quoy l’autre ayant répondu que c’est que l’Autheur n’avoit voulu parler que du Roi et de ses Enfans. [Le prince de Condé exige alors qu’on lui chante l’article litigieux] Ainsy il vit ce qu’on luy vouloit cacher, de quoy ayant adverti le Prince de Conti son Neveu, il lui conseilla de se venger de l’Autheur, qui n’estoit pas encore connu. Cependant, on ne manqua pas d’attribuer cela à la Caballe, comme estant capable de toutes sortes de sottises, et s’y trouvant un faux frere, de Termes fut decelé et abandonné au ressentiment du Prince de Conti, qui sans attendre le conseil du Prince de Condé, s’estoit déjà déterminé sur la connoisance qu’il en avoit euë, à le recompenser de ses peines, en effet il luy fit donner des coups de baston. le Duc de la Ferté en auroit eu aussy pour l’approbation qu’il avoit donnée à ce couplet, s’il ne se fut allé jetter à ses pieds, & lui demander pardon. Quoy que la punition fut un peu rude pour de Termes, personne ne le plaignit, & l’on trouva, qu’il la meritoit bien pour ce qu’à l’âge qu’il avoit, il estoit assés fol pour oser médire d’une Fille, qui appartenoit de si près au Roy, & qui d’ailleurs estoit mariée à un Prince du Sang. Si les Noëls estoient devenus publics en peu de temps, l’affront qu’avoit reçeu l’Autheur, ne le fut pas d’avantage à se publier, ainsi comme les Hommes ont coûtume d’estimer une personne selon le bien ou le mal qui luy arrive, on vit que le Marquis de Termes devint bientost le mépris de tous les honnêtes gens. (154-155) Ses amis lui conseillent de s’exiler, ce qu’il fait.
Courtil de Cendrars, Les intrigues amoureuses de la cour de France A Cologne, chez Pierre Bernard, s.d.